Friday, 14 de June de 2024 ISSN 1519-7670 - Ano 24 - nº 1292

Robert Solé

LE MONDE

"Premières lignes", copyright Le Monde, 23/3/03

"Totalement imprévisible, la destruction des tours du World Trade Center, le 11 septembre 2001, avait pris de court les médias. On ne peut pas en dire autant de la guerre d?Irak, annoncée et dénoncée depuis des mois. Le Monde s?y est préparé avec soin. Même l?orthographe des noms des principales localités irakiennes a été unifiée pour arriver à la transcription la plus simple et la plus proche de la prononciation arabe…

Jeudi 20 mars au petit matin, dès la première bombe, le dispositif s?est mis en marche.

Les dix-sept premières pages du journal ont été consacrées à la guerre, sans compter les informations financières et les chroniques. L?horloge avait été avancée d?une heure pour pouvoir imprimer 900 000 exemplaires. A dix minutes près, le pari a été tenu.

C?est dans ce genre d?événement que Le Monde donne toute sa mesure. Drame aux multiples aspects ? humain, militaire, diplomatique, économique, culturel et même religieux ?, la guerre d?Irak met à contribution toutes les rubriques du journal. On travaille en équipe, dans l?effervescence des grands jours. Les choix rédactionnels s?imposent naturellement, sans artifices : c?est l?actualité qui commande.

Le caractère prévisible de cette guerre l?a rendue, en un sens, plus difficile à couvrir : l?événement a commencé très tôt, dès la fin de la campagne militaire en Afghanistan. Tout semblait avoir été écrit avant que le premier coup de feu ne soit tiré.

Quand les hostilités proprement dites se sont ouvertes, dix envoyés spéciaux du Monde étaient déjà à pied d??uvre dans la région, en plus de Gilles Paris et Stéphanie Le Bars, les correspondants en Israël : Patrice Claude et Rémy Ourdan à Bagdad, Yves Eudes avec les troupes américaines au Koweït, puis dans le sud de l?Irak, Sophie Shihab au Koweït, Philippe Broussard au quartier général du Qatar, Bruno Philip au Kurdistan, Nicolas Bourcier à la frontière turque, Michel Bôle-Richard en Jordanie, Afsané Bassir Pour en Iran et Henri Tincq en Egypte, tandis que Jan Krauze prêtait main-forte aux correspondants aux Etats-Unis.

La ?couverture? d?une guerre coûte cher. Outre les frais de reportage, il faut compter les dépenses occasionnées par le grossissement du journal : 2 à 4 pages de plus par jour, et 10 de plus le week-end en raison d?un dossier spécial. Naturellement, une augmentation des ventes apporte des recettes supplémentaires, mais la publicité enregistre des défections, les annonceurs n?aimant pas mêler leurs produits à l?odeur de la poudre.

Soumis aux règles de sécurité générales, les envoyés spéciaux du Monde sur le front n?ont pas les mêmes contraintes matérielles que leurs confrères de la télévision. Ils sont simplement équipés d?un ordinateur portable relié à un téléphone satellitaire qui leur permet d?envoyer leurs articles de n?importe où.

La presse écrite a toute sa place dans cette guerre télévisée, où souvent l?on ne montre pas grand-chose. La plume du reporter se fait plus concrète que les images. Ce n?est pas une raison pour mépriser celles-ci : chaque jour, Michel Guerrin présente une photo de guerre, racontée par son auteur. Les lecteurs ont deux autres rendez-vous quotidiens : un reportage dans l?Amérique profonde, par Marion Van Renterghem, installée à Topeka (Kansas), et une revue des médias arabes, organisée par Mouna Naïm, responsable de la rubrique Proche-Orient.

Si Le Monde interviewe régulièrement des experts, il ne fait appel à aucun ?consultant? extérieur. Ses propres spécialistes, comme Jacques Isnard (défense), sont parfaitement à même d?analyser la situation. Les journalistes français ont appris ? lors de la guerre du Golfe, et plus encore dans celles des Balkans ? à se méfier de la machine américaine de communication. L?absence de la France sur le terrain les prive cette fois d?une source d?information précieuse. Et ils ne peuvent guère compter sur les confidences des officiers britanniques, encore plus hostiles que leurs collègues américains à toute demande qui vient de l?Hexagone en ce moment…

LA guerre est pleine de pièges : elle contraint les journalistes à redoubler de vigilance. Elle rend aussi les lecteurs plus attentifs et plus sensibles aux mots imprimés. Jusqu?aux virgules, comme le montre Philippe Babo, de Bougival (Yvelines). Il a été trompé, dans Le Mondedu 14 mars, par le titre suivant : ?Les familles de soldats américains, qui expriment leur doute, subissent pressions et insultes.? Tel quel, commente-t-il, ?ce titre laisse croire que les 250 000 familles concernées expriment leurs doutes. Mais on s?aperçoit que l?article ne concerne que… les 200 familles de l?association Military Families Speak Out. Il fallait écrire, sans virgules : ?Les familles de soldats américains qui expriment leur doute subissent pressions et insultes.? Ce qui change tout.? En effet.

Plusieurs lecteurs s?étonnent que Le Monde désigne de temps en temps le président irakien par son seul prénom. Jérémie Yvetot (Belfort) s?en indigne : ?Que George Bush et son armée de communicants aient décidé de le nommer ?Saddam?, afin de lui retirer toute autre qualité que celle d?ennemi mondial numéro 1, est une chose. Mais qu?un journal comme Le Monde s?associe à cette propagande…?

Mon homologue du Detroit Free Press (Michigan), John X. Miller, a posé récemment la question, via Internet, à la soixantaine de médiateurs de presse dans le monde : faut-il appeler le président irakien ?Saddam? ou ?Hussein?, le nom complet étant souvent trop long pour figurer dans un titre ?

Dick Rogers, du San Francisco Chronicle, nous a fourni une étude détaillée de la question, établie par son comité de rédaction. La difficulté vient de ce que ?Saddam? et ?Hussein? sont deux prénoms et que l?intéressé, qui s?appelait au départ Al-Tikriti, avait aboli dans son pays les noms de famille d?origine régionale. A Bagdad, on dit ?Saddam?: cela fait partie du culte de la personnalité. Pour s?en démarquer, le San Francisco Chronicle comme le Boston Globe ou le Los Angeles Times ont choisi ?Hussein?. D?autres, dont le New York Times, écrivent ?Saddam?, parce que c?est l?usage en Irak et que cela a permis de ne pas confondre le président irakien avec le roi Hussein de Jordanie… Bref, quand Le Monde écrit ?Saddam?, il peut être suspecté de tout ce qu?on veut, mais pas de voler au secours de George Bush.

Cette controverse, susceptible de disparaître en même temps que le maître de Bagdad, peut paraître bien dérisoire alors que la population irakienne vit sous les bombes, après avoir subi vingt ans de dictature. Mais chaque lecteur exprime sa compassion ou son malaise comme il le peut.

Dans le vertige que provoquent les événements d?Irak et leurs conséquences incertaines, beaucoup semblent s?accrocher à leur culture comme à un roc. Que de citations dans le courrier ! Appelés à la rescousse, Kant, Spinoza, Tocqueville, Montaigne, Alain, Romain Rolland ou Teilhard de Chardin ont chacun quelque chose d?urgent à dire sur le Grand Satan ou les armes de destruction massive.

Egalement frappant est le nombre de poèmes reçus depuis quelques semaines. Marie-Hélène Olivier, de Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), qui est conservateur de bibliothèque, n?en a pas composé elle-même, mais elle a retrouvé un texte de Jaime Torres Bodet. ?Il me paraît parfaitement convenir à la situation actuelle où nous n?avons plus que les yeux pour pleurer, m?écrit-elle. Pensez-vous qu?il pourrait figurer au Courrier des lecteurs ??

Normalement, la réponse est négative. Nous ne publions que de la prose… Mais qu?y a-t-il de normal dans les événements en cours ? Voici au moins le début de ce poème :


Un homme meurt en moi chaque fois qu?en Asie

ou sur les bords d?un fleuve

d?Afrique ou d?Amérique,

ou au jardin d?une ville d?Europe,

la balle d?un homme tue un homme.


Le poète mexicain Jaime Torres Bodet est mort mille fois, avant de s?éteindre dans la paix en 1974."