Saturday, 13 de July de 2024 ISSN 1519-7670 - Ano 24 - nº 1296

Robert Solé

‘Un enseignant du lycée Pablo-Picasso de Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne), A. Biais, m´écrit ceci : ‘Le Monde daté 26-27 septembre a publié un éditorial incendiaire sous le titre ‘Immuable Sénat’. Neuf élèves de classe de première ont travaillé sur ce texte dans le cadre de leur cours d´éducation civique, juridique et sociale.

En relevant les critiques adressées à la Haute Assemblée, puis les concessions qui sont faites en sa faveur, ils ont pu rédiger un contre-éditorial. Voici le résultat…’

Je n´ai pas la place de reproduire ici ce texte optimiste, que les sénateurs seraient tentés d´encadrer et d´accrocher aux grilles du Luxembourg. Il est titré : ‘Une assemblée d´avenir’. Notons en tout cas avec plaisir que les éditoriaux du Monde entrent dans les classes et que les jeunes ne dédaignent pas forcément la politique, même la plus institutionnelle, pour peu qu´on sache les y intéresser.

Des lecteurs, peut-être moins jeunes, aimeraient en savoir davantage sur les activités du Parlement. C´est le cas d´André Lanssens (Paris), qui a lu dans le numéro du 15 octobre que ‘le lobby viticole gagne une nouvelle bataille contre la loi Evin’. Le journal indiquait que l´amendement assouplissant les règles de publicité pour l´alcool avait été adopté par 102 voix contre 12. ‘La réprobation semble inspirer les auteurs des articles publiés, remarque M. Lanssens. On aimerait savoir qui a voté pour ou contre, qui s´est abstenu, qui n´est pas venu. Le Monde n´en dit rien.’

Le lendemain, un éditorial sévère criait ‘Mendès au secours !’. ‘Même vigueur dans le propos, a constaté notre lecteur. Même pertinence des arguments. On attend encore les noms de ceux qui se sont politiquement engagés, le mercredi 13 octobre, en ce ‘jour noir dans l´histoire de la santé publique française’. Le vote de cet amendement restera-t-il dans Le Monde un forfait anonyme ?’

Depuis longtemps déjà, le journal ne publie plus le détail des votes au Parlement, sauf dans des cas particuliers. Si, par pure hypothèse, un scrutin parlementaire devait intervenir sur le rétablissement de la peine de mort ou le renoncement de la France à l´Union européenne, il serait inconcevable de ne pas connaître l´identité des ‘pour’ et des ‘contre’… Mais, d´une manière générale, des lecteurs sont frustrés de ne pas savoir le détail d´un vote sur des sujets qui les intéressent.

‘Nous disposons d´un espace limité, remarque Hervé Gattegno, rédacteur en chef du service France. Dans le cas de la publicité sur l´alcool, les noms des 114 votants auraient pris la place d´autres informations, peut-être plus intéressantes. Ne publier que les noms des 12 opposants aurait pu être interprété comme une volonté de les valoriser… Et il faut bien voir qu´aujourd´hui, grâce à Internet, chacun peut connaître le détail d´un vote parlementaire ou le texte complet d´une loi.’

J´entends déjà les protestations des lecteurs qui ne sont pas ‘connectés’, n´ont aucune intention de l´être et, de toute façon, attendent du Monde, ‘journal de référence’, de les informer complètement. Seul le quotidien imprimé existe à leurs yeux. Ils n´ont que faire de ses prolongements électroniques.

Nous sommes, il est vrai, dans une phase intermédiaire, où Internet joue un rôle considérable, sans être généralisé. La presse écrite ne peut ni se reposer sur la Toile ni ignorer son existence. Le site lemonde.fr est désormais indissociable du quotidien imprimé, qui y renvoie régulièrement ses lecteurs internautes pour des compléments d´information.

La notion de ‘journal de référence’ s´en trouve perturbée. Il faut dire qu´elle n´a jamais été très claire. Est-ce un journal complet ? Un journal de qualité ? Un journal qui donne le ton ? Qui fait autorité ?

Cette notion devient lumineuse dans certains cas. Par exemple, ces dernières semaines, quand Le Monde a pris l´excellente initiative de publier les débats télévisés opposant George Bush à John Kerry. Dans les heures qui ont suivi ces trois duels, le journal en a révélé le contenu, en français. Un exploit technique, au service d´une information qui en valait la peine. C´est Le Monde comme on l´aime…

Dans ma précédente chronique (17-18 octobre), il était question de la disposition législative adoptée cet été à propos de l´exercice de la psychothérapie. Jean-Pierre Sueur, sénateur (PS) du Loiret, me signale une erreur : ‘Vous vous êtes fondé, me dit-il, sur la quatrième version du texte, alors qu´une cinquième avait été adoptée par la commission mixte paritaire, sans retenir l´attention de la plupart des médias.’ Je m´étais fondé, à vrai dire, sur ce qui avait été publié dans Le Monde…

Une petite recherche dans les archives du journal m´amène à constater, qu´après avoir consacré au fameux amendement Accoyer d´innombrables articles et points de vue, nous n´avons pas informé correctement nos lecteurs sur l´épisode ultime de cette affaire. C´est d´autant plus regrettable que le texte voté contient une incohérence.

Voici l´article 52 de la loi du 9 août 2004 relative à la politique de santé publique, que Le Monde aurait dû publier : ‘L´usage du titre de psychothérapeute est réservé aux professionnels inscrits au registre national des psychothérapeutes. L´inscription est enregistrée sur une liste dressée par le représentant de l´Etat dans le département de leur résidence professionnelle. (…)

L´inscription sur la liste visée à l´alinéa précédent est de droit pour les titulaires d´un diplôme de docteur en médecine, les personnes autorisées à faire usage du titre de psychologue dans les conditions définies par l´article 44 de la loi n° 85-772 du 25 juillet 1985 portant diverses dispositions d´ordre social et les psychanalystes régulièrement enregistrés dans les annuaires de leurs associations.

Un décret en Conseil d´Etat précise les modalités d´application du présent article et les conditions de formation théorique et pratique en psychopathologie clinique que doivent remplir les personnes visées aux deuxième et troisième alinéas.’

La formulation du texte est parfaitement ambiguë puisqu´une inscription ‘de droit’ se trouve ensuite soumise à ‘des conditions’. Un médecin, par exemple, pourra-t-il se dire psychothérapeute s´il n´a pas suivi une formation spécifique de psychothérapie ? Oui, selon l´alinéa 3 ; non, selon l´alinéa 4. Laissons aux auteurs des décrets d´application – non encore publiés – le soin de résoudre cette contradiction, et revenons au Monde.

Il est impossible de suivre l´itinéraire de chaque article de loi. Impossible au rédacteur parlementaire, qui ne chôme pas, d´être au four et au moulin. Le texte sur la santé publique, sujet transversal, concernait d´ailleurs plusieurs rubriques. Et la dernière mouture de l´article 52 était suffisamment complexe pour risquer d´être mal interprétée.

Mais ce genre d´argument ne convainc guère les lecteurs. Ils sont en droit de connaître la conclusion exacte d´une affaire qui leur avait été présentée, analysée et commentée pendant des semaines. Le texte issu de l´amendement Accoyer n´occupait pas plus de vingt-cinq lignes. Il aurait dû être publié intégralement, au lieu de faire l´objet, dans Le Monde du 30 juillet, d´un résumé incomplet qui en modifiait le sens.

Un ‘journal de référence’ n´est ni le Journal officiel, ni un journal exhaustif. Mais c´est un journal fiable, dont on est sûr qu´il ne déforme pas la réalité, ne triche pas, ne force pas le trait et donne à chaque événement la place qu´il mérite. Comme l´écrivait Françoise Giroud à propos du Monde en 1956, c´est le journal ‘qu´il faut lire parce qu´il confère à l´information son authenticité et son exacte importance’.’